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Il ne semble plus exister de corporation qui n’ait pas commencé sa transition numérique. Comme pour bon nombre de marchés, le secteur de l’antiquité à embrayé le pas et tente de repositionner ses pratiques dans un environnement qui change rapidement.

Après les derniers chiffres publiés par la Fevad, la part du numérique dans les transactions représente une partie importante du chiffre d’affaires. Une occasion de nous attarder sur les fondements de la profession et d’envisager comment les principes du digital peuvent s’opérer en milieu hostile.

Antiquaire 2.0 - Bauhaus école

Une transition nécessaire

On pourra dresser tous les constats possibles sur le marché de l’antiquité aujourd’hui, mais au fond la réalité tient en quelques mots : ça ne marche plus. Le modèle traditionnel craque de partout, il craque de l’extérieur d’abord sous l’arrivée de nouveaux entrant venus du numérique et qui bouleversent les « business models ». Mais aussi de l’intérieur, car le vieux système conduit progressivement à l’impasse.

Aujourd’hui, la profession semble trouver une partie de la valeur ajoutée promise par la révolution numérique dans les échanges commerciaux virtuels. Avec les outils disponibles et les plateformes de e-commerce, la visibilité a augmenté, les frontières se sont rapprochées, et les ventes se sont accrues pour les plus agiles.

Une tendance confirmée par le dernier rapport de la Fevad, qui constate une augmentation des ventes en ligne de 14 % entre le premier trimestre 2016 et 2017. Dans l’ensemble, 20,5% de transactions de plus qu’il y a un an, notamment grâce à une fréquence d’achat encore en hausse.

Croire que cette transformation numérique s’arrêterait à l’ajout d’un canal de distribution supplémentaire au quotidien du chineur et du vendeur, me semble une erreur. La toile ne remplace, pas encore, la balade, le coup de coeur, le beau temps, la surprise, l’intimité d’une conversation avec un vendeur…

Cette transition digitale demande la recherche d’une valeur ajoutée différente du simple « écart de prix ». C’est probablement cette intention qui pérennisera l’existence du métier d’antiquaire dans le monde de demain.

Antiquaire et révélateur d’intention

Il est généralement spécialiste d’une époque, d’un style ou d’un sujet comme les meubles d’un certain siècle français ou américain. Il peut aussi opter pour un type d’expression artistique comme les luminaires ou se spécialiser dans la céramique. Son travail consiste à appréhender et à rapprocher l’origine à la valeur de l’objet, il allie culture et commerce.

Souvent attaché à une recherche documentaire, l’antiquaire recherche et sélectionne avec attention des articles, sur leur authenticité, leur état et leur valeur historique. Les caractéristiques intrinsèques d’un objet, même industriel, sont comme un enregistrement de notre culture, de notre histoire. Ils permettent de situer notre évolution et les changements de notre société.

Ce travail permet aussi de relever tous les apports d’une entreprise ou d’une personnalité, à travers la production et la distribution d’objet. C’est une manière de rendre visible et réelle une intention.

Aujourd’hui aux portes de 2020, nous avons un recul de plus de 40 ans sur les trois importantes décennies qui ont vu l’apparition du métier de designer, connu des bouleversements sociaux majeurs et transformé la production et distribution d’objets de consommation. La période 1950-1980 est observée par de jeunes chercheurs et des travaux de recherche apparaissent de plus en plus.

Le secteur distingue l’antiquaire du brocanteur dans la garantie des transactions. En effet, le brocanteur vend sans garantie.

Vous avez dit « digital » ?

Outre le nouveau nom que l’on donne à l’informatique, le digital regroupe trois grandes caractéristiques : La portabilité, la dématérialisation et l’automatisation. Revenons sur chacun de ces caractéristiques et regardons comment la profession peut en tirer partie pour dessiner le profil d’un antiquaire 2.0.

Portabilité 

Avec le digital, un stock est dit « portable », ou plutôt mobile. Un « client/serveur » rend accessible des informations par simple connexion quelque soit le support de lecture. On peut alors utiliser un téléphone, une tablette ou un ordinateur pour consulter, mobiliser ou partager l’intégralité de son stock. Cela permet d’associer une valeur d’expertise et/ou relationnelle à une demande. Sur un salon ou l’espace est limité et circonscrit, la portabilité donne la possibilité d’ouvrir son stock auprès d’un client. L’enjeu est directement lié à la chaine de valeur du digital, à sa capacité à rendre accessible (visuellement) et en continue cette information (connexion).

Dématérialisée ?

Quoi que l’on puisse en croire, l’objectif est surtout translationnel plutôt qu’informationnel. Il s’agit de dématérialiser une partie des processus. Dans le cadre d’une boutique en ligne, le processus d’achat inclus un ensemble d’actions sans qu’aucune intervention humaine ou qu’un document soit imprimé. Le traitement et la traçabilité des transactions est dématérialisé et automatisé. L’automatisation vient ajouter des traitements complémentaires, comme, par exemple la création d’un bon de commande, de livraison, d’une facture, l’envoi d’un email, d’un historique, etc.

La dématérialisation pose l’enjeu de la qualité des services associés. Chaque activité peut être analysée en terme de valeur différenciante pour les clients internes ou externes. Par exemple, posséder un historique de transaction des clients permettra de leurs proposer une analyse de leurs pratiques d’achat, de leurs collections et même de leurs proposer des opportunités.

Automatisation

L’automatisation pose l’enjeu de la flexibilité et du contrôle. S’il est demandé de faire livrer une commande sur deux points de livraison, par exemple, alors que le site marchand ne propose qu’une seule adresse de livraison.

Antiquaire 2.0 - Italy: The New Domestic Landscape | MoMAAntiquaire 2.0 

Depuis plusieurs années, une partie de la profession se cherche un nom, une légitimité au milieu du secteur de l’antiquité établi et profondément tourné vers le classique.

Le terme d’antiquaire, pour les marchands ayant choisi comme spécialité le mobilier d’architectes et de designers du XXème siècle, ne semblait pas faire l’unanimité. Les connotations associées du grand public font probablement partie des facteurs qui ne poussaient pas à l’adoption immédiate.

Loin d’opérer une fracture entre l’ancien et le nouveau monde, l’antiquaire 2.0 utilise les outils de son temps pour pérenniser une intention lente et minutieuse : nous rapprocher tous les jours de notre culture.

Les apports de l’économie numérique iront jusqu’à étendre cette démarche au delà de nos frontières et constituent autant de leviers qui nous permettront d’appréhender et de nous situer par rapport aux démarches de nos voisins.

Le changement est aussi ancien que l’histoire de l’humanité. L’opposition entre Héraclite, tenant du mouvement et Parménide tenant de l’immobilisme lors de l’antiquité montre que le thème n’est pas nouveau. Le changement, aussi radical soit-il, vise à repositionner une organisation dans un environnement qui a lui aussi changé.

Non, le métier de brocanteur, ou d’antiquaire, n’est pas mort. Il ne s’agit en rien de préparer son deuil. La profession développe aujourd’hui de nouvelles compétences et a acquis une forme d’agilité qui laisse penser que la transition numérique du secteur est en cours. A suivre donc !

 

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