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C’est dans l’atelier Ionna Vautrin dans le 10ème arrondissement, niché au fond d’une cour et baigné de lumière, que nous rencontrons la designer pour une entrevue privilégiée. L’endroit est à son image : chaleureux, poétique et sans prétention.

Elle y travaille seule (mais n’exclut pas l’idée de prendre un chat), loin du monde du « design qui veut tout intellectualiser » . On s’installe sur la grande table, autour d’un café.

Ionna Vautrin Binic

S’enrichir d’expériences pour voler de ses propres ailes

Très vite, une évidence s’impose : Ionna Vautrin aime créer dans la simplicité, parfois dans l’humour car «cela touche plus les gens qu’on leur propose des objets porteurs d’histoires et de légèreté», mais toujours avec une grande exigence. «Il faut imaginer des objets qui nous accompagnent tout au long de notre vie et dont on ne se lasse pas avec le temps».

Et si la lampe Binic, éditée chez Foscarini en 2010, apparaît comme le très sérieux tournant clé de sa carrière, la jeune femme avait su se forger une belle expérience avant cela. Comme elle le dit elle-même, «j’ai préparé le terrain un peu en amont, pendant dix ans».

Ionna Vautrin Bec BosaTout d’abord, à peine diplômée, chez Camper à Majorque où elle découvre un univers «au croisé de la mode et du design», puis chez Georges Sowden à Milan, où elle travaille sur «des gammes d’électroménager, soit des projets plus industriels», ce pour quoi elle était formée. «On travaillait avec une entreprise de prototypage qui venait d’acquérir une machine de frittage de poudre. A l’époque [en 2004], c’était une technologie nouvelle ouvrant la porte à un champ d’exploration formel extraordinaire» nous raconte Ionna. «Nous avons alors organisé l’exposition In dust we trust autour du frittage de poudre. Nous y avons convié une belle équipe de jeunes designers, assistants de grands studios milanais comme Ettore Sottsass, Patricia Urquiola ou James Irvine. L’exposition est ensuite devenue un éditeur, Industreal. C’est à partir de là que j’ai dessiné mes premiers objets». Jeannette et Jacquette (2004), Boîte tamisée (2006), Donges (2008) ou encore Fabbrica del vapore (2008) naîtront de cette collaboration.

En 2005, alors à Paris, elle quitte son poste chez Centdegrés et envoie son portfolio aux frères Bouroullec : « j’ai eu de la chance car ils cherchaient un assistant au même moment », nous dit-elle modestement. Elle y restera cinq ans. Cinq ans durant lesquels elle a assisté les frères dans leurs projets, notamment avec les éditeurs italiens, et appris de leur talent.

Bien que très occupée par ces riches expériences, elle n’a pour autant pas cessé de «travailler ses projets personnels, le soir et le week-end» parce qu’elle n’a «jamais perdu de vue l’idée de faire [sa] propre route»

Ionna Vautrin l’indépendante

Ce sont sûrement cette détermination et cette patience qui lui ont permis d’accéder à son indépendance après quelques années seulement. La designer nous parle quant à elle «d’un timing parfait». Car quand Foscarini lance la Binic en 2010, elle reçoit la même année le grand prix de la création de Paris. C’est aussi le moment pour la jeune femme de quitter les Bouroullec pour voler de ses propres ailes en créant son studio, en janvier 2011.

Tout s’enchaîne alors et les éditeurs comme Lexon, Moustache ou bien encore Sancal la contactent. Puis viennent Bosa et Serralunga. Et cela n’a pas cessé puisque aujourd’hui, elle reçoit « pas mal de sollicitations pour imaginer des projets très variés ».

Elle nous montre et nous explique la signification de chacun de ses objets : Bec (pour Bosa) est une série de trois sculptures, composées d’une simple base conique et coiffées d’un bec brillant aux formes rondes et organiques. Seul le dessin du bec et du décor de ces trois oiseaux définit leur espèce: un canard, un toucan et une mouette.

Ionna Vautrin MezzoLa petite radio Lexon, qui rappelle les transistors de l’époque, trône dans sa bibliothèque. On découvre aussi une planche à découper et trois brosses de cuisine, Canot, aux formes douces et épurées, qu’elle a créé en référence aux ustensiles de nos grand-mères pour une petite marque familiale qu’elle apprécie, Andrée Jardin.

Les projets à venir

La designer nous présente aussi ses dernières créations : Mascotte, une famille de petits diffuseurs d’encens qui prennent la forme d’oiseaux crachant de la fumée aromatique, sortira chez Bosa. Pour Lexon, le concept de la lampe Clover s’ouvre avec une lampe à capteur solaire à planter dans un pot ou dans un jardin. Pour Sancal, elle travaille sur un projet de fauteuil, à côté de la série Pion qui a été agrandie l’année dernière.

Bien sûr, les collaborations avec Foscarini et Moustache se poursuivent, sans compter des projets avec Serralunga pour qui elle a déjà dessiné le banc Luba il y a deux ans. Un trio d’animaux en peluche, initialement présenté lors d’une exposition Kvadrat, va bientôt voir le jour en grand et en petit format chez Element Optimal : « des sculptures grandeur nature pour petits et grands ! »

Luminaires, objets, mobilier, textile et même architecture… rien ne semble arrêter Ionna Vautrin. Sauf les chaises peut-être. Elle en a fait une « overdose » chez les Bouroullec. Mais aujourd’hui, Ionna nous confie qu’elle est prête et même pressée de se replonger dans « cet exercice exigeant et complexe ». On aimerait bien. Elle nous parle aussi son envie de s’aventurer vers d’autres territoires que l’objet de décoration comme l’électroménager et le design industriel, auquel elle est très attachée. Et pourquoi pas la vaisselle et les ustensiles de cuisine aussi : parce qu’en plus du reste, elle nous apprend qu’elle a suivi pendant un an des cours de cuisine, sa seconde passion, à la mairie de Paris en vue d’obtenir son CAP.

Et le luminaire alors ? En septembre, « un gros projet industriel », doit sortir. C’est « aussi du luminaire mais dans un contexte très particulier ». Pour l’instant confidentiel, on ne serait pas étonné qu’il s’agisse d’une création très différente, pourquoi pas dans le domaine de l’aménagement public. A suivre donc.

Il n’y a pas que le design dans la vie de Ionna Vautrin

Ionna Vautrin PortraitLa designer, qui ne se fixe pas de limites, aime aussi créer « des projets plus personnels », plus libres. Elle prépare en ce moment « une exposition de dessins érotiques », mais attention « pas pornographiques », nous précise-t-elle, puisque ce sont des illustrations « avec des personnages qui ont la bouille des objets qu'[elle] dessine ».
A vos agendas, cela se passera à partir du 26 mai à l’espace Modem Quincampoix.

On comprend que les projets la font avancer et que rien n’est exclusif. Si elle aime, elle créé. Elle porte d’ailleurs une attention particulière aux éditeurs avec qui elle travaille et «plus ça va, plus elle sélectionne». Si elle travaille avec Moustache par exemple, c’est parce qu’il existe «une vraie démarche de confiance et [elle] aime bien travailler comme ça».

En sortant de l’atelier, on se dit que c’est aussi ça le design. Une façon de partager des émotions, une mémoire, un sentiment. Sans chercher à en faire trop. Simplement en cherchant à apporter un peu de bonheur et de beauté dans le quotidien.

Ionna Vautrin — son site

Julie Mallet-Cocoual

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