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Jean Prouvé, l’homme qui avait travaillé avec l’abbé Pierre à fabriquer des maisons d’urgence pour les sans-abri, fait aujourd’hui parler de son travail (et de sa cote!) à travers les plus prestigieuses salles des ventes du monde : ArtCurial à Paris, Sotheby’s à New York ou Phillips à Londres, pour ne citer qu’elles.

 

Jean Prouvé : la juste cote ?De l’ingénieur qui fabriquait des meubles dans une optique de rationalisation et de durabilité, on retient maintenant le créateur de génie. Sa célèbre chaise Standard, produite en série et faisant l’objet de nombreuses variantes, vaut aujourd’hui près de 10 000€, alors qu’un acheteur n’en aurait donné qu’à peine « 1000 francs à la fin des années 1980 ». Que s’est-il passé pour qu’un mobilier victime d’indifférence soit adoubé seulement trente ans plus tard ?

Jean ProuvéLes galeries parisiennes : un rôle majeur dans la diffusion du travail de Prouvé.

François Laffanour, Philippe Jousse ou encore Patrick Seguin… C’est sûrement en grande partie grâce à ces galeristes parisiens que le mobilier de Jean Prouvé connaît un tel succès aujourd’hui. En s’intéressant au designer avant les autres, en sauvant des pièces de la destruction aussi, ils ont dû créer un marché là où il n’y en avait pas. En 1989, quand Patrick Seguin installe sa galerie à Paris, « tout était à faire pour parvenir à ce que les grandes signatures du XXème siècle français soient reconnues et trouvent leur juste place dans l’histoire de l’art ». Et il l’a fait. Il a su intéresser et convaincre de la force du travail de Prouvé, de sa justesse et de son caractère exceptionnel. C’est en tissant un réseau international et en enrichissant une littérature qui restait jusqu’alors maigre que Seguin a contribué, avec d’autres, à réussir le pari de révéler Prouvé et d’attirer les collectionneurs. Depuis près de trente ans, il n’aura pas faibli pour exporter le travail du Nancéien : il possède aujourd’hui « la plus importante collection d’architectures démontables : vingt maisons à ce jour, avec l’ambition de les montrer dans des expositions internationales». Car Prouvé dispose « d’une vraie résonance internationale ». Un effort de diffusion de longue haleine de la part du galeriste qu’il caractérise par « un travail rigoureux pour faire connaître les créations de Jean Prouvé mais aussi par le fait de faire en sorte que les plus grands collectionneurs internationaux et les musées les plus prestigieux intègrent ses pièces dans leurs collections ».

Du marché du design au marché de l’art

« Très tôt », Patrick Seguin a « compris la capacité de ce mobilier de dialoguer avec l’art contemporain », dont il est lui-même un grand amateur, et a « toujours entretenu une relation étroite avec les galeries ». En organisant chaque année, en parallèle de la FIAC, une exposition « Carte blanche » dédiée à une galerie d’art internationale, il ouvre les vannes d’une libre circulation entre « l’art contemporain, le design et l’architecture, qui sont des univers poreux entre eux » pour « montrer ce dialogue ». En tout état de cause, Prouvé est aujourd’hui considéré comme un artiste autant qu’un designer. Sa cote en témoigne et, même si les collectionneurs sont avant tout des passionnés, on ne peut écarter la question d’une certaine forme d’investissement. Un marché spéculatif ? «Non », nous répond P. Seguin, pour qui « la cote de Prouvé a évolué de manière constante et régulière, le marché s’étant développé en une vingtaine d’années, sans relever d’une soudaine spéculation ». Certes, l’évolution globale de la cote ne semble pas connaître de fracture majeure ces dernières années en salles des ventes (GRAPHIQUE ARTPRICE COTE), mais les récents records établis en salles sur des pièces rares (frais inclus), en revanche, donnent le vertige : 1 241 000€ pour la table Trapèze en 2014, 1 117 800€ pour le bureau Présidence en mars dernier. La dernière vente Artcurial Masterpieces du 27 octobre 2015 confirme la tendance avec un fauteuil Bridge parti à 156 800€, un bahut 2 portes à 237 400€ et une table trapèze unique adjugée à 1 291 400€. En comparaison, un fauteuil Bridge de 1947 avait trouvé acquéreur pour 25 322€ en novembre 2010, et plus récemment, en novembre 2014, un bahut 3 portes était adjugé à 32 500€*. Acquérir du Prouvé, impossible ? Pour certains, pas forcément, car comme le note Seguin, il reste « des pièces abordables qui n’en sont pas moins emblématiques, comme par exemple la chaise Standard ou la Table Compas, autour de 10 000€… cela reste évidement relatif ».Jean Prouvé

Un succès soutenu par un intérêt marqué du grand public

Dans les allées d’Undesignable, un galeriste de Maxéville, là où Prouvé avait installé son usine, souligne que c’est « aussi l’intérêt du grand public », probablement avisé depuis la grande rétrospective de 1990/1991 à Beaubourg, qui a contribué à faire monter les prix.

On peut penser que, puisqu’il est parti de zéro ou presque, Prouvé a aujourd’hui une cote à hauteur de son talent, trop longtemps sous-estimé. Mais nous sommes également face à un phénomène d’engouement rempli de contradictions : ses meubles décorent les maisons de riches collectionneurs quand Prouvé se démenait à loger les plus démunis, les prix atteignent des millions alors même qu’il rencontrait des difficultés financières à poursuivre sa production, les équipements des administrations et des universités ont été échangés pour du plastique, plus moderne, tandis que « ses créations sont aujourd’hui justement appréciées pour leur grande modernité », nous dit Patrick Seguin.

D’un autre côté, si Prouvé était resté dans l’indifférence générale, peut-être ses meubles embelliraient le quotidien des maisons depuis des décennies, mais certainement beaucoup auraient disparus, l’histoire avec.

L’alternative des galeristes : du design français moins connu

Alors, la cote va-t-elle continuer à monter ? D’après Seguin, des pièces comme la table Trapèze ont toutes les chances de se maintenir à des prix élevés du fait de leur rareté et « il eut été peu probable qu’elle se vende moins que 1 240 000€, à plus ou moins 10% ». D’autres pensent que cela va s’arrêter un jour. Passionné de Prouvé, l’antiquaire nancéien se montre intrigué par un tel boom : la chaise Standard qu’il vendait 3 500€ il y a deux ans lui est aujourd’hui « commandée » pour 10 000€.

Si l’on ne peut prédire l’avenir, une nouvelle donne s’impose  : les pièces se font et se feront de plus en plus rares, donc plus chères. Les galeristes spécialisés en mobilier du XXè le savent et, hormis les « gros » cités plus haut, la plupart avouent se retirer du marché et ne plus chercher à acheter du Prouvé, Perriand ou Le Corbusier, trop chers. Ils préfèrent suivre des designers français d’après-guerre moins cotés mais plus abordables, tout en étant représentatifs d’une époque. Une obligation économique et un pari de galeriste puisque tous, on n’en doute pas, espèrent secrètement que le sort de leurs designers soit similaire à celui du génie de la tôle pliée !

Notes

Merci à ArtPrice pour l’accès aux données et aux graphiques.
*Résultats des ventes ArtCurial, frais inclus

Jean Prouvé : la juste cote ?

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