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Galerie Pascal Cuisinier — Paris

Le galeriste spécialiste du design français de la période 1951-1961, Pascal Cuisinier, nous livre ses secrets de collectionneur atypique.

Nous sommes vendredi, il est 11h et la Galerie Pascal Cuisinier de la rue de Seine est en plein préparatifs. Elle s’apprête à vernir l’exposition Jacques Biny, cachée des regards derrière sa vitrine recouverte de kraft. Pascal Cuisinier nous accueille, il semble serein mais on comprend vite que le stress monte. Il jette un œil discret sur les équipes techniques, s’inquiète de l’instabilité d’une des pièces phares de l’expo, la lampe B201 de Michel Buffet, et se demande si les dernières finitions seront prêtes pour l’inauguration dans quatre heures. Malgré tout, il prend le temps, installé dans un fauteuil de Pierre Guariche, de nous raconter avec sincérité et éloquence sa passion, son métier et les choix qui l’ont conduit à exposer en pionnier les travaux des « jeunes loups », génération née entre 1925 et 1930 et issue pour la plupart des Arts Décoratifs.

Les jeunes loups ?

Pierre Guariche, Joseph-André Motte, Michel Mortier, Geneviève Dangles, Christian Defrance, Antoine Philippon, André Monpoix ou encore René-Jean Caillette… Pourquoi les a-t-il choisis ? « Je ne les ai pas réellement choisis, il se sont imposés à moi car ce sont les meilleurs de leur génération ». Une évidence en somme. Ce qui l’intéresse, c’est « la rigueur, la radicalité et l’innovation » provenant de ce groupe qui n’en est pas réellement un. Pascal Cuisinier parle d’ailleurs volontiers de « concept générationnel » pour définir ce courant. « L’apport de modernité » et leur rôle de charnière dans l’histoire des arts décoratifs sont primordiaux pour lui, comme l’ampleur de leur travail à visée domestique.

Galerie Pascal Cuisinier — ParisArchitecte de formation, le galeriste, s’il ne « choisit » pas les designers, sélectionne en revanche les pièces qu’il présente : les meubles et les luminaires, bien sûr, mais aussi le style, porteur de « sens », sans ornementation excessive et donc futile. On est bien loin de l’esprit décoratif parfois attribué au design. « Le geste gratuit ne me touche pas » nous explique-t-il. Ce qui compte c’est « un, la proportion, deux la proportion, trois la proportion », postulat majeur du design des années 1950. Pour lui, les pièces qu’il expose « apportent la meilleure solution à un problème qui se pose ». La technique, l’innovation, l’esthétique et la fonctionnalité en sont les caractéristiques. On peut alors se poser la question de l’émotion transmise par une pièce. Le philosophe de l’art invoque en retour la raison, maître mot de l’émotion, qu’il considère comme « une réponse intellectuelle qui nécessite une construction de la compréhension » et non comme une réaction primaire, indépendante d’un contexte et de connaissances préalables.

Galerie Pascal Cuisinier — ParisOn comprend que cette rigueur, appréciée chez Guariche et les autres, ne s’arrête pas à ceux qu’il expose : on la ressent très bien chez lui et dans sa méthode scientifique de travail. Se documenter, chercher, recouper sont essentiels pour constituer ses expositions et font partie intégrante de son rôle de galeriste. C’est d’ailleurs pour cela qu’il collabore avec un doctorant à plein temps, avec qui il a constitué une impressionnante base de données : photographies datées, catalogues, ressources des ayants droit… Tout est passé au peigne fin pour trouver, dater et attribuer officiellement les pièces, parfois pour la première fois sur le marché.

Rien d’étonnant donc à ce que les expositions de Pascal Cuisinier se montent en sept ou huit ans et que les trois-quarts de ses œuvres se trouvent en sommeil, à la cave, en attendant la pièce manquante ou le document qui authentifiera avec certitude l’objet.

De ce formidable savoir, il « espère un jour créer une maison d’édition » pour enfin publier des livres complets sur ceux qu’il affectionne, et sur lesquels la documentation reste aujourd’hui très maigre. En attendant, vous pourrez toujours passer en septembre découvrir le travail de Pierre Paulin, celui de ses débuts, méconnu et pourtant imprégné de modernité et d’innovation, si chères à Pascal Cuisinier. Il paraîtrait aussi que, plus tard, les luminaires de Robert Mathieu feront leur apparition rue de Seine…

Galerie Pascal Cuisinier
13 Rue de Seine, 75006 Paris
www.galeriepascalcuisinier.com

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